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Eric Derkenne (2005)

La "S" Grand Atelier, D/2005/10.700/1
210x210 mm, 40 pages, Souple, agrafé

Le roi Eric

En 221 avant J.-C., l’empereur Quin Shi Huangdi unifie la chine…

Eric assis à sa table de travail. Tout est impeccable. Feuilles blanches, A4 ou A3, farde noire, bics noirs (oui, la marque: ce sont ses préférés). C’est peut-être pour lui que Kafka a écrit ces mots : «… Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi. »

Avec la pointe de son feutre, Eric tisse minutieusement. Sans relâche.

De la dentelle. Entrelacements de lignes. Une figure. Deux yeux immenses dans la partie supérieure. Deux membres (pieds ou mains ?) dans les coins inférieurs. Au milieu, la bouche immense. Le schéma est identique pour chaque dessin. Eric accumule un peuple de figures. Véritable armée d’alter ego. Armée drolatique et émouvante. Plus proche des Kodamas (les « esprits des arbres » de Princesse Mononoke) que des clones de Star wars. A propos de star wars. Un détail: Jango Feet, le chasseur de prime (chasseur de têtes !?) meurt décapité au cours de l’affrontement final. Dissout par la multiplication de son image. Un détail encore : Eric ressemble plus à maître Yoda qu’à Anakin Skywalker…

En 210 avant J.-C., Quin Shi Huangdi est enseveli dans son tombeau au pied de la colline Lishan. Une armée de près de 7000 guerriers en terre cuite protège son repos éternel. Des siècles plus tard, l’empereur s’est incarné en son armée autant qu’elle le représente.

Eric crée un archétype «… une désignation plastique élémentaire faisant du corps non plus une histoire, non plus un événement aux prises avec l’Histoire mais une tragédie pacifiée,… »

Le schéma est identique. Rigoureux. Pour chaque portrait. Cependant, une infinité de variations subtiles permettent de distinguer clairement chaque entité comme unique. Autoportrait-archétype. Eric « signe » ses feuilles vierges. Chaque page d’un carnet est marquée de son sceau. Peut-être le remplira-t-il plus tard. Peut-être pas. Importance de la signature. Picasso inscrit YO EL REY (« Moi le roi ») trois fois sur un autoportrait avant son départ pour Paris « Moi le roi. Moi fait roi par le truchement de mon portrait. Moi dans ma gloire, devenu gloire, intronisé souveraine figure. L’individu, une fois contenu par l’œuvre d’art, est sauvé, il demeure et demeurera… ».

Il demeure et demeurera… Le dieu védique de l’espace immuable, Vishnu « rêve » l’univers pour assurer sa permanence. Ses Avatars (réincarnations du dieu) interviennent chaque fois que l’harmonie des choses est menacée. Au vingtième siècle, l’occident invente l’armée de maintient de la paix. A sa table, Eric dessine. Avatars graphiques. Les emblèmes de Vishnu sont la conque et la roue : tout converge vers lui. Un parallèle avec le Tao Te King : « trente rayons se joignent au moyeu/ Un, qui permet l’usage du char dans l’espace »

Le dessin d’Eric : volutes, circonvolutions, cercles, ronds. Un synonyme et un symbole : la roue. Et cette bouche ? Que dit-elle ? La bouche-conque ne crie pas. Dans la vie, Eric n’a pas accès au langage. La bouche immense ne crie pas. Elle absorbe. Tout converge vers elle. Tout converge vers la ligne tissée dans le vide atomique. Ligne-trace du parcours d’un neutron. Il n’y a pas de pesanteur dans les dessins d’Eric. Finesse du trait. Respect du vide malgré l’abondance de motifs. Le Tao encore : « L’être crée des phénomènes /Que seul le vide permet d’utiliser. » La surabondance de dessins crée une absence du sujet principal : Eric. Le démiurge atomisé dans et par sa représentation. Eric laisse le monde se tordre d’extase dans le vide de sa souveraine figure… Vive le roi.

Stéphane Kiszak